Travail

Le télétravail viendra-t-il à bout du protectionnisme ?

Le télétravail est certainement l’avenir du travail. Cela ne signifie pas forcément que tout le monde travaillera un jour seul de chez lui, mais les progrès technologiques libèrent de plus en plus le travail de toute contrainte géographique et modifient nos habitudes de travail. Nous prenons de plus en plus l’habitude d’utiliser l’outil Internet pour communiquer avec nos clients ou nos collègues. Il est par exemple de plus en plus fréquent d’envoyer un email à un collaborateur travaillant dans le même bâtiment que soi, en se fichant totalement du fait que ce dernier soit à son bureau, chez lui ou à la plage. Techniquement, il est donc déjà possible d’exercer de nombreux métiers depuis n’importe où dans le monde. Dernièrement, un chirurgien a pratiqué une opération à distance grâce à un robot. De plus en plus de psychologues offrent des consultations via Skype. Certains pays à bas coûts dans lesquels ont été délocalisés nombres d’unités de production proposent désormais des services d’assistant personnel, de rédaction, de traduction, de travail graphique pour les start-ups occidentales. Avec l’émergence des legaltechs, le monde du Droit entrevoit aussi sa révolution digitale. Grâce aux imprimantes 3D, un artisan ou un artiste pourra bientôt créer un objet qui prendra forme à l’autre bout du monde.

 

La mondialisation pousse au télétravail

Télétravailler, ce n’est pas simplement rester au coin du feu et éviter de prendre le RER les jours de grève. C’est également un moyen de s’attaquer à un marché mondial. Depuis la France, il est désormais possible de travailler pour une entreprise américaine, chinoise ou sénégalaise (ou les trois dans la même journée) sans forcément bénéficier d’un visa, d’une carte verte ou d’un permis de travail. Vos clients aussi sont partout. Il vous est possible de vendre un e-book au Canada, d’animer une séance de coaching à Singapour ou d’enseigner dans une université marocaine. Dans ce contexte il est purement et simplement impossible (et inutile) de protéger le marché du travail d’un pays.

La crise a aussi son rôle à jouer dans cette tendance. Les jeunes de la génération Y sont certes hyper-connectés, mais ils sont également une génération fortement précarisée dans beaucoup de pays, notamment en Europe. Partir vivre dans un pays à moindre coût ou démarcher des clients dans des économies plus fortes pourrait devenir un moyen de survivre à la précarité d’un monde désormais globalisé.

Au départ réservée aux métiers de l’Internet ou aux entrepreneurs en quête d’indépendance, la liberté géographique s’ouvre progressivement à tous types de métiers, au monde du secrétariat, du droit, de la vente, de la comptabilité, de l’archivage, des médias, de l’enseignement, du coaching. Les possibilités sont infinies.

 

La mort du protectionnisme

Les états ne peuvent plus penser en termes de partage d’un gâteau salarial hypothétiquement figé dans lequel plus il y aurait de travailleurs, moins ceux-ci s’enrichiraient. Ce raisonnement purement arithmétique (cher à l’extrême droite) qui était déjà complètement faussé (si augmenter une population résultait en une augmentation du chômage, la France connaitrait le plein emploi face à une Chine surpeuplée) n’a encore moins de sens dès lors que les emplois ne sont plus localisés géographiquement.

Dans ce contexte, il est difficile pour un état de limiter une activité professionnelle ayant lieu hors de ses frontières, mais il est encore plus difficile de vouloir la taxer. Le levier douanier qui était jusqu’ici utilisé par certains états pour pousser à consommer des biens produits sur place n’a pas de sens lorsqu’il s’agit de services en ligne. Ira-t-on un jour vers une cyber-douane, capable de taxer l’importation de fichiers Excel, l’achat d’un e-book ou la lecture de blogs étrangers ?

 

Être attractif pour les travailleurs et les entreprises

Vivre à un endroit ne signifie plus y travailler ni y baser son entreprise. Plutôt que de vouloir, comme beaucoup de partis émergeant dans le monde, limiter l’installation sur son territoire de travailleurs étrangers, pensant inéluctablement que ceux-ci viendraient « voler des emplois » qui seraient comme figés géographiquement et indélocalisables, le défi de demain sera au contraire d’attirer les personnes qui ont une activité professionnelle et donc gagnent de l’argent. Certes le télétravailleur n’embauche pas forcément de personnel dans le pays dans lequel il vit. Beaucoup n’embauchent d’ailleurs personne puisqu’ils travaillent souvent en freelance. Mais ils sont d’importants moteurs de consommation et donc de création d’emplois dans des secteurs difficilement délocalisables (un cuisinier, un coiffeur, un livreur, un jardinier, un masseur).

Dans les prochaines décennies, le défi sera donc d’être attractif autant pour les entreprises que pour les travailleurs. La question de l’emploi de ses citoyens sera bien sûr capitale pour un état, mais les solutions ne seront plus administratives, fiscales ou légales. Pour avoir une population compétitive sur un marché du travail devenu mondial, les états devront avant tout miser sur l’éducation, avec un accent à donner sur l’apprentissage des langues et la créativité.

 

Repenser la migration à l’heure de la mondialisation

On a souvent eu tendance à penser l’arrivée d’un étranger en termes d’activité. On imagine généralement la migration comme un moyen d’arriver à un but.

L’étudiant vient pour étudier, l’expatrié d’une entreprise vient pour travailler, le réfugié vient chercher une protection. Mais ce schéma est amené à disparaître car la dématérialisation du travail permet d’adopter son lieu de vie par choix. Et il n’y a pas que le travail qui se dématérialise. Il est désormais possible d’étudier dans de nombreuses universités dans le monde via Internet, sans sortir de chez soi et sans obtenir de visa étudiant. Il est même possible d’étudier dans deux pays à la fois. Dans quelques années, l’homme vivra là où il voudra vivre, mais surtout là où il aura le droit de vivre.

Même la question de l’asile ne sera peut-être plus vue de la même manière. Lorsque je travaillais dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile en Belgique, j’ai été frappé de voir un ingénieur irakien, qui tout fraîchement arrivé, partageant une chambre avec onze autres personnes dans une ancienne caserne militaire, continuait ses activités professionnelles grâce à une connexion en 3G. Peut-être dans quelques années beaucoup de personnes demandant l’asile à un pays arriveront-elles en apportant avec elles leur emploi, les enseignants continuant à enseigner par Skype à des enfants restés sur place ou réfugiés dans d’autres pays, les comptables continuant à faire des bilans en ligne et les blogueurs continuant à monétiser leurs textes. Les zones de transit des aéroports internationaux, qui ne sont sur le territoire d’aucun état et dans lesquelles s’arrête le trajet migratoire de beaucoup de personnes sont généralement équipées de wifi, voire même de bureaux ou d’espaces de travail. Il n’est donc même plus nécessaire d’être sur le territoire d’un Etat pour travailler. En fait, on pourrait même imaginer qu’une société dispersée géographiquement par la guerre continue à fonctionner à distance comme si de rien n’était.

 

Adapter les règles aux nouveaux modes de travail

C’est dans ce contexte que les états devront adapter leurs règlementations pour attirer les richesses du globe. Le travailleur – étudiant – consommateur – investisseur – entrepreneur de demain aura besoin de flexibilité, de pouvoir déménager quand bon lui semble, changer de pays à la demande, et même ne pas bouger s’il se plait là où il est.

Dès lors, un pays attractif deviendra un pays où les procédures administratives seront simples et accessibles, et dans lequel les infrastructures seront performantes (encore un autre levier de croissance). Si un couple avec des enfants travaillant en ligne désire s’installer dans un pays, il ne sera plus obsédé par les opportunités de carrières que ce pays offre. Il s’intéressera à la facilité à obtenir un visa, à trouver une place en crèche ou à l’école, à la qualité du service de santé, à la fiabilité de la connexion Internet, à la réputation des espaces de co-working ou au prix des logements.

Beaucoup des travailleurs étrangers de demain ne seront ni des touristes, ni des résidents de très longue durée. Il leur faudra des permis de séjour plus longs que la plupart des visas touristiques, permettant très facilement des aller et retours entre plusieurs pays. Au niveau du logement aussi, les offres sur le modèle de Airbnb devraient continuer à se développer. La location pour une durée de plusieurs mois d’un appartement meublé déjà connecté à Internet est en effet plus adaptée que l’hôtellerie classique, onéreuse et destinée aux touristes de passage, ou que la location de longue durée d’un bien non meublé, réservée aux détenteurs d’un CDI et dont les conditions de résiliation dans certains pays sont un frein à la mobilité.

 

Attirer les entreprises : le « fail » de la Thaïlande

Enfin, s’ils ne veulent pas risquer de voir leurs revenus fiscaux réduits à néant, les états devront se montrer souples sur les investissements étrangers et sur la domiciliation d’entreprises étrangères. L’attractivité fiscale a bien sûr un rôle à jouer mais pas uniquement. Selon le site nomadlist.com qui référence les nomades digitaux du monde entier, l’une des villes desquelles le plus de personnes travaillent en ligne serait Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande. Attirés par un climat agréable, un coût de la vie moindre, des ballades dans la jungle pour le week-end et de bonnes infrastructures, de nombreux nomades digitaux y ont planté leur camp de base. On pourrait penser que cette attractivité serait une bouffée d’oxygène fiscale pour la Thaïlande, dont la plupart des travailleurs locaux ne sont pas ou très peu imposés du fait de leur faible salaire, mais paradoxalement, le pays est l’un des plus protectionnistes au monde en terme de travail des étrangers. Il est très difficile pour un étranger d’y déclarer une activité de freelance ou d’y domicilier une entreprise. En réalité, la quasi-totalité de ces télétravailleurs paient leurs impôts et leurs charges dans leur pays d’origine, domicilient leur entreprise dans un paradis fiscal comme le tout proche Hong Kong, ou ne déclarent pas du tout leur activité. Le manque à gagner est donc considérable pour ce pays dont l’économie est pourtant sur le déclin. Pire encore, des descentes d’officiers de l’immigration ont déjà eu lieu dans le pays visant spécifiquement les nomades digitaux (notamment dans un espace de co-working), envoyant un message très négatif à ces entrepreneurs dont beaucoup seront les moteurs de l’économie de demain.

Face aux complications administratives qu’imposent beaucoup de pays occidentaux et au protectionnisme effréné d’une grande partie de l’Asie, peut être verra-t-on dans quelques décennies se redessiner la carte de l’économie mondiale, avec l’émergence de nouveaux pays, autrefois outsiders dans les secteurs traditionnels, mais plus ouverts à l’installation de startups et plus enclins à accueillir la génération Y fuyant le papy boom, emmenant dans son sac sa créativité, son énergie et son patrimoine.

 

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